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Perspectives canadiennes printemps 2004
Un programme pour faire échec à dix grandes mauvaises idées
De Maude Barlow
L’élite des affaires du Canada met de l’avant une série d’idées visant un rapprochement Canada-États-Unis. Ces idées sont à la fois grandes et mauvaises. Elles doivent donc être comprises et rejetées.
- L’intégration en profondeur
L’Institut C.D. Howe qualifie l’intégration en profondeur de « grande idée ». Avec les groupes de pression, ils demandent au Canada d’abandonner son ancien engagement à l’égard du multilatéralisme, et s’alignent avec les États-Unis qui favorisent de plus en plus l’unilatéralisme. Les États-Unis ont adopté une politique militaire de « première frappe » : ils attaquent les pays hostiles à leurs intérêts et refusent de se conformer aux décisions du Conseil de Sécurité de l’ONU.
- Le programme de défense américain
Paul Martin a déjà signalé son appui au programme de défense américain de George Bush, un programme visant à instaurer une militarisation de l’espace. Pour l’administration Bush, la participation du Canada à ce programme est cruciale, dans la mesure où une quantité importante de missiles déployés vers les É.-U. seraient attaqués lorsqu’ils survoleraient le Canada. L’appui du Canada à ce programme équivaut à tourner le dos à notre opposition historique à l’égard de la militarisation de l’espace.
- La sécurité intérieure
Paul Martin a déjà mis en oeuvre un plan semblable à celui adopté par le Département de la sécurité intérieure des É.-U. Pendant que Martin siégeait au conseil des ministres de Jean Chrétien, le gouvernement a adopté la loi antiterroriste C-36, qui réduit les droits accordés aux Canadiens en vertu de la Charte des droits et libertés; la loi C-23, qui établit une base de données qui doit contenir des renseignements personnels sur les Canadiens voyageant à l’étranger par avion; et la Déclaration sur la frontière intelligente, qui établit un programme de coordination des services d’intelligences canadiens et américains et d’harmonisation des politiques en matière de visa, d’immigration et de réfugiés.
- Un pacte de partage des ressources continentales
Ce pacte entraînerait une harmonisation accrue des marchés énergétiques canadiens et américains, au point où le Canada perdrait tout contrôle sur ses ressources en pétrole, en gaz et en électricité. Les États-Unis recherchent très activement de nouveaux approvisionnements d’énergie sur ce continent pour réduire leur dépendance à l’égard des marchés « étrangers ».et a alimenter la machine de guerre. Le Canada a déjà remplacé l’Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole et de gaz des É.-U. En 2003, les actionnaires étrangers contrôlaient plus de 50 pour cent de la production pétrolière et gazière du Canada, une hausse de 31 pour cent par rapport à 1999
- Un marché commun
Une note de service rédigée en 2003 par les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international intitulé « Assurer la croissance : au-delà des accords frontaliers » propose l’adoption d’une démarche nord-américaine commune relativement aux normes, aux essais, aux compétences, aux règlements, à l’étiquetage, à l’approvisionnement et à la protection environnementale. Les fonctionnaires du MAECI recommandent également d’élimer tous les règlements qui sont encore en vigueur en ce qui a trait aux ressources énergiques canadiennes, en adoptant une politique de « l’essai unique » pour les produits pharmaceutiques et d’autres biens de consommation, en favorisant des procédures particulières de passage des frontières pour les gens d’affaires, et en harmonisant les normes et la formation relative au personnel de transport, comme les camionneurs et les pilotes.
- Un marché de l’eau continental
Un marché de l’eau continental est un objectif à long terme que plusieurs souhaitent voir réaliser des deux côtés de la frontière. Le journaliste Terence Corcoran du National Post prédit avec enthousiasme que d’ici 10 ans, il y aura une OPEP de l’eau et que le Canada exportera des quantités considérables d’eau aux États-Unis. Le président Bush a déclaré qu’il considérait les ressources en eau du Canada comme faisant partie de la sécurité énergétique de l’Amérique. Pour les Canadiens, l’intégration en profondeur signifierait que nous perdrions le contrôle souverain sur nos approvisionnements en eau, exactement comme nous avons perdu le contrôle de notre pétrole et notre gaz.
- Propriété étrangère des télécommunications et des médias
Le gouvernement libéral fait une promotion vigoureuse de la libéralisation du commerce dans les domaines des télécommunications et de la câblodistribution, une politique qui aura des répercussions importantes pour toutes autres formes de média au Canada. Les règles actuelles limitent efficacement la propriété étrangère d’une société de radiodiffusion ou de télécommunications à 46,7. Cependant, des forces puissantes font pressions pour lever ces restrictions. Cette mauvaise idée signalerait la fin du contrôle canadien sur ses médias parce que les sociétés de télécommunications au Canada possèdent les entreprises de câblodistribution, les réseaux de télévisions et les journaux. L’un des premiers gestes de Paul Martin à titre de premier ministre a été de faire passer les télécommunications du portefeuille de l’industrie à celui du commerce international, signalant ainsi clairement son intention de l’utiliser comme monnaie d’échange à la table des négociations commerciales.
- Poursuivre le programme américain en matière de commerce mondial
Par l’intermédiaire de l’OMC et de l’ALEA, l’administration Bush cherche à obtenir une importante libéralisation des services, de l’agriculture et des droits de propriété intellectuelle. Lors des dernières négociations de l’OMC tenues à Doha et à Cancun, le ministre des Affaires internationales et du Commerce du Canada (aujourd’hui ministre de la santé sous Martin) et l’ambassadeur du Canada auprès de l’OMC ont joué un rôle clé « d’amis de la présidence », pressant les pays du Tiers-Monde d’abandonner les leviers de contrôle qu’il leur restait sur leurs économies et leurs politiques sociales respectives.
- Adopter les soins de santé à l’américaine
Le Conseil canadien des chefs d’entreprises, l’Institut Fraser, et l’Institut C.D. Howe ont publiquement demandé un remplacement du système de santé par un autre à but lucratif. Les dépenses privées pour la santé au Canada ont déjà augmenté de 96 pour cent au cours de la dernière décennie. Par conséquent, notre pays risque de perdre l’exemption de ses soins de santé dans l’ALENA, qui ne peut tenir que si la prestation des soins de santé se fait sur une base non lucrative.
- Un marché de l’agriculture continental
Les É.-U. contestent maintenant la gestion de l’offre alimentaire du Canada et ses commissions de régularisation des marchés, comme la Commission canadienne du blé, qui a assuré la survie de l’industrie du blé au pays. Le libre-échange a presque totalement intégré l’industrie de l’élevage du Canada et des É.-U. Les grandes fermes industrielles vendent le bœuf et le porc en dessous du coût de production pour approvisionner l’industrie américaine de la transformation des aliments avec de la viande bon marché. Ce système se traduit par la fermeture de milliers d’exploitations familiales agricoles, remplacées par des sociétés agro-industrielles et des travailleurs agricoles sous-payés.
Il est impératif que les Canadiens réagissent à temps à ces enjeux en cette période d’élection fédérale prochaine.
Voici trois moyens de le faire :
- Demander une participation publique entière à l’examen de la politique Canada-É.-U. que propose le premier ministre Paul Martin.
Bien que Paul Martin ait annoncé qu’il effectuerait un examen complet des relations Canada-É.-U., il n’a pas indiqué que cet examen serait ouvert au public. Quel meilleur moyen pour les Canadiens leurs droits démocratiques que de demander des audiences publiques, des assemblées publiques locales, ou même une commission royale ?
- Faire de l’intégration en profondeur l’enjeu principale de l’élection fédérale.
L’intégration en profondeur éliminerait la flexibilité dont dispose le gouvernement du Canada pour établir ses propres politiques sociales, étrangères, environnementales, agricoles, de défense, économiques et culturelles. Les citoyens et les groupes de la société civile doivent faire de l’intégration en profondeur un enjeu électoral.
- Voter à l’élection fédérale.
À la dernière élection fédérale, à peine plus de la moitié des Canadiens qui avaient le droit de voter l’ont fait. L’apathie des électeurs et le manque de confiance envers la classe politique et des moyens qu’elle prend pour adopter ses politiques sont compréhensibles, mais il est essentiel que plus de personnes participent au processus électoral et travaillent à sa transformation.
Pour consulter l’analyse complète des effets néfastes des prétendues « grandes idées » sur l’intégration en profondeur, et pour voir de meilleures idées et des solutions de rechange, lisez
« Le Canada que nous voulons ».
Maude Barlow est la présidente nationale du Conseil des Canadiens.
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