Perspectives canadiennes printemps 2004
Une contribution de tous pour le bien de tous
De Marta de la Vega
Voici un résumé de la publication de l’allocution prononcée par l’avocate du travail et la conseillère juridique guatémaltèque, Marta de la Vega, à l’occasion de la 18e assemblée générale annuelle du Conseil des Canadiens, qui se tenait à Vancouver en octobre 2003.
L’Amérique latine, et plus particulièrement l’Amérique centrale, est très riche en ressources humaines et culturelles. Nous prenons actuellement conscience du pouvoir que nous avons et que nous avons eu pendant des siècles, et du pouvoir que nous avons vu s’exercer à Cancun par suite de l’échec des pourparlers de l’Organisation mondiale du commerce. C’est un signe d’espoir de voir se regrouper des gens provenant de différents secteurs et différentes classes sociales et dont les perspectives de lutte pour la vie sont si différentes.
Le mot mondialisation évoque pour nous cinq siècles d’oppression et d’exploitation de l’Amérique centrale. Comment pourrait-il être possible pour les pays d’Amérique centrale, où la vaste majorité de la population vit dans la pauvreté, d’avoir un accord de libre-échange avec les plus puissantes économies du monde ? Un accord de libre échange des Amériques ne nous permettrait pas d’établir une concurrence à conditions égales. L’ALEA emporterait avec lui davantage de violations des droits humains pour beaucoup de gens au Guatemala, d’El Salvador, du Honduras, du Nicaragua, du Costa Rica et du Belize, ainsi qu’en Amérique latine.
Il est important de mentionner que le gouvernement du Guatemala ne représente pas les intérêts de la majorité des gens du pays. Les accords commerciaux ne peuvent être libres puisque les gens eux-mêmes ne sont pas libres. Et ceci est vrai pour toute l’Amérique centrale. Comment est-il possible de conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis quand les décennies de conflits armés survenus en Amérique centrale ont été encouragés, étendus et financés par les États-Unis ? Nos sociétés doivent toujours composer avec le traumatisme de l’assassinat et de la disparition de millions de personnes.
En entendant les expressions Accord de libre-échange nord-américain, Accord du libre-échange de l’Amérique centrale et Accord de libre-échange des Amériques, nous voyons les États-Unis consolider leur puissance sociale, économique et politique à même les larmes, la sueur et le sang des habitants du continent.
En Amérique centrale, nous avons connu la signification de la militarisation. Nous savons ce que sont les menaces effectuées quotidiennement par téléphone et par courrier, et ce que veut dire être constamment surveillé. Nous savons également qu’exercer ses droits fondamentaux se traduit par des assassinats et des disparitions. En dépit de cela, nous continuons de lutter, car nous ne pouvons abandonner.
En vertu de ce qu’on appelle l’Accord de libre-échange de l’Amérique centrale, les droits des femmes, des enfants et du travail seront bafoués parce que nous avons déjà beaucoup de problèmes à former des syndicats et des organisations pour défendre nos droits. Pourtant, nous sommes nés avec ces droits. Si les sociétés corporatives peuvent s’organiser, pourquoi les travailleurs ne le peuvent-ils pas lorsqu’il est question de défendre leurs intérêts ? Nous avons besoin de nous rassembler pour défendre nos droits humains inhérents. C’est crucial pour nous.
La Déclaration universelle des droits de l’homme parle de la dignité inhérente, des droits inaliénables et de l’égalité de tous les membres de la famille humaine. Nous considérons cette déclaration comme un outil essentiel dans la lutte contre les accords de libre-échange qui sont à nos yeux une lutte pour la vie. Nous devons connaître le contenu de cette déclaration, car les seuls droits que nous avons sont ceux que nous connaissons et ce sont ces mêmes droits qui défendent ceux que nous avons.
Mahatma Ghandi a dit un jour quelque chose sur l’Inde qui pourrait également s’appliquer à l’Amérique latine, ainsi qu’au reste du monde. Il croyait que l’Inde devait prendre le meilleur des pays occidentaux, mais mettre de côté son aspect attrayant, souvent destructif. Il considérait qu’une planification économique efficace passait par l’utilisation optimale de la population active de l’Inde, et par la distribution des produits bruts de l’Inde qui permettrait l’achat d’articles finis à des prix imbattables. Les propos de Gandhi s’appliquaient au Canada aussi, particulièrement en ce qui a trait au bois d’œuvre et aux ressources naturelles.
À Cancun, nous avons manifesté contre l’OMC, mais nous avons exercé notre résistance, de toutes sortes de manières, au cours des 27 dernières années au Guatemala. Entre autres, citons la lutte du syndicat des travailleurs de Coca-Cola contre une des plus importantes sociétés corporatives du monde. Notre syndicat est vivant, fort et prêt à continuer la lutte.
Huit employés de Coca-Cola (Pedro Quevedo, Manuel Lopez Balam, Marlon Mendizabal, Arnulfo Gomez, Ricardo de Jesus Garcia, Edgar Rene Aldana, Ismael Vasquez et Florentino Gomez) ont été tués pour avoir exercé leur droit de fonder un syndicat.
Au cours des quatre dernières années, au moins sept employés de Coca-Cola ont été tués en Colombie. Une vaste campagne de boycottage des produits Coca-Cola se déroule actuellement, afin de forcer la société à respecter les droits des travailleurs. Quels succès nos luttes ont-elles permis de récolter ? Nous avons travaillé tous ensemble pour fonder notre syndicat. Plusieurs personnes ne savaient ni lire ni écrire; ils ont appris qu’ils avaient des droits et étaient prêts à se tenir debout afin de les défendre. Ils n’ont pas lutté que pour eux, mais aussi pour leurs enfants.
La crise était pour nous une occasion d’agir. En 1984, le Guatemala vivait une terrible répression. À cette époque, plus de 200 000 personnes ont été tuées. En dépit des menaces à notre endroit, nous avons investi les manufactures et, durant cette année d’occupation, les travailleurs ont appris à lire et à écrire. Nous ne pouvions pas laisser passer cette occasion. Nous avons également demandé de l’aide, et une solidarité internationale est née par la mobilisation des travailleurs dans les usines de Coca-Cola en Europe et en Amérique latine, qui ont exercé des pressions sur les dirigeants du siège social de Coca-Cola, à Atlanta, afin qu’ils fassent face à leurs responsabilités sociales. Si nous pouvons faire cela au Guatemala, où les conditions sont vraiment difficiles, d’autres pays où il y a un espace politique peuvent forcer davantage les sociétés à assumer la responsabilité sociale qui va de pair avec les profits.
Gandhi disait : « L’économie qui ne tient pas compte des préoccupations morales et sentimentales est comme le résultat d’une œuvre de cire : elle donne l’apparence de la vie, mais sa chair n’est pas vivante. À chaque moment crucial, ces lois économiques modernes n’ont pu être appliquées. Et les pays ou les individus qui adhèrent à ces maximes doivent périr. » Ceci vaut donc pour l’Accord de libre-échange de l’Amérique centrale, l’Accord de libre-échange nord-américain et l’Accord de libre échange des Amériques. Il y a une résistance au libre-échange, car les gens ne sont pas libres. On ne peut l’appeler échange puisqu’il s’agit du pillage des ressources. Ce n’est pas un accord, car nous, en Amérique centrale, avons le sentiment que cette offre, nous n’avons pas les moyens de la refuser.
Nous ne sommes pas en position de refuser, mais nous le ferons. Le continent américain mérite beaucoup plus que le libre-échange. Chacun de nous rêve d’avoir sa place au soleil. L’archevêque Oscar Romero de El Salvador disait : « La paix n’est pas le produit de la terreur ou de la peur. La paix n’est pas le silence des cimetières. La paix n’est pas le résultat silencieux de la répression violente. La paix est la générosité, la contribution tranquille de tous au bien de tous. La paix est un dynamisme. La paix est générosité. C’est un droit et un devoir. »
Marta de la Vega vit maintenant à Vancouver, en Colombie-Britannique.
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