Perspectives canadiennes automne 2004
La santé des Canadiens
De Robert Chernomas
Les premiers ministres provinciaux se rencontrent au cours de l’été à Niagara-on-the-Lake et ont prévu une réunion avec le premier ministre à la mi-septembre pour discuter de la question. Les témoignages et l’opinion publique des citoyens canadiens démontrent qu’ils sont en faveur du régime de santé public et qu’ils s’opposent clairement à la médecine à but lucratif.
Avant l’élection, Pierre Pettigrew (ancien ministre de la santé) s’est attiré de sévères critiques en faisant remarquer que les gouvernements provinciaux pourraient « expérimenter » la privatisation des soins de santé, déclaration qu’il rejetait le lendemain même.
En dépit des promesses faites durant l’élection, le dossier des Libéraux et des Conservateurs sur la question des soins de santé en dit long. L’accord sur les soins de santé de 2003, appuyé par le premier ministre Paul Martin et qui n’assurait pas de nouveaux fonds pour les services de santé sans but lucratif, ouvrait la porte à la privatisation. Au Parlement, Stephen Harper approuvait cet accord parce que, disait-il : « aucune restriction n’était imposée à la prestation des services de soins de santé privés à l’intérieur du régime public. ».
Ce que les deux partis refusent de reconnaître, c’est que, sans une augmentation équivalente de fonds pour soutenir les soins de santé publics, le rôle grandissant du privé dans la prestation de services à but lucratif risque de saper la viabilité d’un régime public destiné à assurer un accès universel. Mais les Libéraux et les Conservateurs maintiennent leur position malgré l’opinion populaire et l’évidence des faits.
Les Canadiens croient, dans une proportion de 64 %, que le système de santé devrait exclure les sociétés à but lucratif et s’en remettre à des prestataires de soins de santé sans but lucratif (voir page 5). De plus, 74 % des Canadiens souhaitaient que le rapport Romanow, qui rejette la prestation de services privés, soit mis en pratique dans les 100 jours qui suivraient son dépôt, qui remonte maintenant à plus de deux ans (Ekos Research, 2002).
Mise à part l’opinion publique, que nous disent les faits ? Une recherche menée par l’Institut canadien d’information sur la santé montre que la part des dépenses gouvernementales allouées aux hôpitaux et aux services médicaux, par rapport à l’ensemble des dépenses totales en santé, a diminué graduellement au cours de la dernière décennie. En 2003, 30 % des dépenses en santé étaient versées aux hôpitaux (une baisse par rapport aux 42,5 % de 1976) et 12,9 % des dépenses étaient versées aux services médicaux (par rapport aux 15,4 % de 1991).
Dans ce cas, pourquoi les coûts en santé ont-ils augmenté de façon générale ? Ce n’est pas en raison du système public mais en raison du système privé, sur lequel nous n’exerçons aucun contrôle. Par exemple, en 2003, on s’attendait à ce que les dépenses en médicaments représentent 16,2 pour cent des dépenses en santé au pays, une augmentation par rapport aux 9 % de 1984.
Étant donné que les médicaments semblent responsables de la hausse du coût des soins de santé publics, les Canadiens pourraient se demander ce que fait le gouvernement pour trouver une solution au problème. Les gouvernements libéraux et conservateurs qui se sont succédé ont réécrit les lois sur les brevets afin de prolonger la période de protection conférée aux entreprises pharmaceutiques par un brevet et ont donc réduit l’accès aux médicaments génériques plus abordables.
Ils continuent également d’ignorer une autre évidence. Un article paru en 1999 dans le New England Journal of Medicine révélait qu’aucune étude fiable et impartiale n’était parvenue à démontrer que les hôpitaux privés étaient moins coûteux que les hôpitaux à but non lucratif. De plus, toujours d’après cet article, les hôpitaux privés coûtaient de 3 à 11 % plus cher que les hôpitaux publics. Les coûts d’administration et de promotion seraient plus élevés pour les hôpitaux à but lucratif, sans compter les salaires des membres de l’exécutif et les dividendes versés aux actionnaires.
Cependant, la question est la suivante : Pourquoi payer plus si l’efficacité des services de soins de santé privés n’est pas supérieure ? Toujours en 1999, un article du Journal of the American Medical Association rappelait qu’un examen de la qualité des soins, qu’il s’agisse de cas de crises cardiaques, de diabètes ou d’examens de la vue, dispensés dans les organismes américains de maintien de la santé (Health Maintenance Organizations) privés, révélait qu’ils étaient d’une qualité inférieure à ceux donnés dans les hôpitaux à but non lucratif. Une étude publiée le 8 juin 2004 dans le Journal de l’association médicale canadienne concluait que le taux de mortalité était plus élevé et la facture de soins plus élevée dans les hôpitaux privés que dans les hôpitaux à but non lucratif.
Aussi, la preuve est faite. Nous n’avons pas besoin de soumettre les soins de santé, si chers aux Canadiens, à « des expérimentations ». Le nouveau ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, reconnaîtra-t-il la vérité et la défendra-t-il ?
Robert Chernomas est professeur d’économie à l’Université du Manitoba et siège au conseil d’administration du Conseil des Canadiens.
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