Perspectives canadiennes automne 2004
Notre avenir en jeu
De Walden Bello
Le présent article est un extrait du mot de remerciement prononcé par M. Bello lors de la réception du prix « Right Livelihood » au Parlement de Stockholm en décembre 2003. Le prix « Right Livelihood », également connu sous le nom de « prix Nobel alternatif », récompense la vision et l’œuvre exceptionnelles au profit de notre planète et des peuples qui l’habitent.
L’Organisation mondiale du commerce (OMC) représente l’institution suprême de la mondialisation dictée par les entreprises, et l’échec de sa cinquième rencontre ministérielle, qui s’est déroulée à Cancun, met grandement en relief la crise grandissante de la légitimité du programme de mondialisation.
Il y a moins de 10 ans, notre mouvement était marginalisé. La fondation de l’OMC en 1995 semblait indiquer que la mondialisation constituait la tendance de l’avenir, et que ceux qui s’y opposaient étaient voués à subir le même sort que les Luddites qui se sont battus contre l’introduction des machines durant la révolution industrielle. La mondialisation devait amener la prospérité dans son sillage, et comment pouvait-on s’opposer à la promesse du plus grand bien pour le plus grand nombre de gens, que les sociétés multinationales, guidées par la main invisible des marchés, allaient déverser sur la planète ?
Mais le mouvement a tenu bon devant le mépris de l’establishment au cours des années 1990, à l’époque où le boom de l’économie du plus puissant moteur capitaliste mondial (les USA) semblait s’éterniser. Il est demeuré inébranlable dans sa prédiction que la mondialisation, motivée par la logique de la rentabilité des sociétés, la libéralisation et la déréglementation du commerce et de la finance, allait mener aux crises, élargir les inégalités entre les pays et accroître la pauvreté mondiale.
La crise financière asiatique de 1997 nous a fourni la preuve spectaculaire et brutale de l’effet déstabilisant de l’élimination des contrôles des mouvements internationaux de capitaux. À vrai dire, qu’est ce qui aurait pu s’avérer plus brutal que le fait que cette crise ramenait sous le seuil de la pauvreté 1 million de Thaïlandais et 22 millions d’Indonésiens en l’espace de quelques semaines à l’été fatidique de 1997 ?
La crise financière asiatique constitue l’un des événements importants qui a permis d’ouvrir les yeux aux gens et de leur faire découvrir les réalités brutales de la mondialisation. Une de ces réalités est le fait que les politiques du libre marché qu’imposent le Fond monétaire international et la Banque mondiale à une centaine d’économies en développement et en transition entre 1980 et 2000 a entraîné, au sein de toutes à l’exception d’une poignée d’entre elles, non pas un cercle vertueux de croissance, de prospérité et d’égalité, mais plutôt un cercle vicieux d’économie stagnante, de pauvreté et d’inégalité. L’année 2001 ne nous a pas seulement apporté le 11 septembre. Ce fut également l’année de la reconnaissance du fondamentalisme du libre marché, l’année où l’économie de l’Argentine, le beau joueur de l’économie néo-libérale, s’est effondrée et que le marché boursier américain s’est aussi effondré en raison des contradictions du capitalisme mondial déréglementé, dicté par la finance, qui entraînait des pertes de 4,6 billions de dollars pour les investisseurs, soit la moitié du produit intérieur brut des États-Unis et marquait le début d’une période de stagnation et de chômage croissant.
Comme le capitalisme mondial allait de crise en crise, des mouvements de résistance s’organisaient dans les rues, dans les milieux de travail et dans l’arène politique afin de lutter contre sa logique subversive. En décembre 1999, lors de la tenue de la troisième rencontre ministérielle de l’OMC à Seattle, un mouvement de résistance formé de plus de 50 000 manifestants, combinée à une révolte des gouvernements des pays en voie de développement rassemblés à l’intérieur du Centre des congrès, s’organisaient dans le but de faire échec à cette rencontre. De manière moins spectaculaire, des manifestations partout dans le monde minaient la légitimité du FMI et de la Banque mondiale, les deux autres piliers de la gouvernance économique mondiale. Des régimes anti-néo-libéraux ont été portés au pouvoir au Venezuela, en Argentine, au Brésil et en Équateur. La cinquième rencontre ministérielle tenue à Cancun, événement associé dans la mémoire de nombreuses personnes à l’immolation du paysan coréen Lee Kyung-Hae, survenue aux barricades, est devenu un Seattle II. Et à Miami, la même alliance formée de la société civile et des gouvernements des pays en voie de développement a forcé Washington à se retirer du programme néo-libéral de libéralisation radicale du commerce, de la finance et des investissements qu’il avait menacé d’imposer à l’hémisphère occidental par l’entremise de la Zone de libre-échange des Amériques.
La justice et l’égalité constituent une des forces motrices de notre mouvement. L’autre force étant la paix, car nous n’avons jamais cru que l’argument de pro-mondialisation qui a accéléré la mondialisation, conduirait à une « paix perpétuelle ». À vrai dire, nous avons mis la population en garde contre le fait qu’au fur et à mesure que progresserait la mondialisation, ses effets déstabilisant sur les plans économique et social entraîneraient la multiplication des conflits et des incertitudes. Nous avons aussi mis la population en garde contre le fait que la mondialisation, dictée par la logique corporative, annoncerait la venue d’un impérialisme dynamique visant à étouffer l’opposition, à prendre le contrôle des ressources naturelles et à protéger les marchés.
Nous ne nous sommes par réjouis du fait que nos prévisions se soient avérées exactes. Le mouvement est plutôt passé à l’action et est devenu une force mondiale dans la lutte pour la justice et la paix, mobilisant des dizaines de millions de personnes de tous les coins du monde, le 15 février dernier, contre l’invasion en Iraq.
À l’occasion de la marche du 15 février, le New York Times affirmait qu’il ne restait que deux superpuissances mondiales aujourd’hui : les États-Unis et la société civile mondiale. Permettez-moi d’ajouter qu’il ne fait aucun doute que les forces de la justice et de la paix l’emporteront sur l’incarnation contemporaine de l’impérialisme, du régime de terreur et de l’avidité que représentent les États-Unis.
Notre mouvement est en pleine ascension. Toutefois, notre programme est chargé et nos tâches sont imposantes. D’abord et avant tout, nous devons changer les règles de l’économie mondiale, car c’est la logique même du capitalisme mondial qui est la source de la perturbation de la société et de l’environnement. Notre défi tient au fait que, tout en combattant les vieilles idéologies, nous osons imaginer un ordre nouveau et nous voulons convaincre les gens d’opter pour notre vision.
La perspective et les principes sont en place, le véritable défi est de savoir comment nos sociétés peuvent articuler ces principes et ces programmes de façon à ce qu’ils correspondent à leurs valeurs, leurs rythmes et à leur personnalité en tant que sociétés. Appelons cela « post-modernisme » si on veut, mais nous avons la ferme conviction, qu’à l’opposé de la croyance commune au néo-libéralisme et au socialisme bureaucrate, il n’existe pas de remède à tous les maux. Il ne s’agit plus de trouver une solution, mais plutôt plusieurs solutions.
Ainsi, il est urgent de trouver des solutions crédibles et viables pour la collectivité mondiale, car les derniers efforts déployés par les ordres anciens ont toujours présenté, en plus de grandes perspectives, de grands risques. Au début du 20e siècle, la théoricienne révolutionnaire, Rosa Luxemburg, émettait son célèbre commentaire sur la possibilité que l’avenir puisse appartenir au « barbarisme ». Le barbarisme, sous la forme du fascisme, a bien failli triompher dans les années 1930 et 1940. Aujourd’hui, la mondialisation dictée par les entreprises crée les mêmes sentiments d’instabilité, de ressentiment et de crise que ceux qui ont fait naître les mouvements populaires fascistes, fanatiques et autoritaires.
La mondialisation a non seulement failli à sa promesse, mais elle contribue aussi à aigrir de nombreuses populations. Les forces représentant la solidarité humaine et collective n’ont guère d’autre choix que d’intervenir rapidement pour convaincre les populations désabusées que, comme le proclamait la bannière du Forum social mondial de Porto Alegre : « Un autre monde est possible ». En effet, comme dans les années 1930, la véritable crainte est de voir le vide comblé par les terroristes, les démagogues de la Droite religieuse et séculière et des pourvoyeurs d’irrationalité et de nihilisme.
Notre avenir, chers amis, est maintenant en jeu.
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