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La Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) Ville de Québec, 2001

Le 25 avril 2001
par Maude Barlow

Le Sommet de Québec est terminé. Chefs d'état, journalistes et protestataires (exception faite de ceux qui sont toujours en prison), tous ont quitté la ville. Au moment où j'écris ces mots, l'on s'affaire à démonter le fameux mur. Le moment me semble bien choisi pour partager avec vous mes pensées et mes souvenirs de cette incroyable semaine, ainsi que quelques réflexions pour l'avenir.

L'occasion, on se le rappelle, était la présence de 34 chefs d'états des Amériques du Nord et du Sud, rassemblés à Québec dans le double but de faire progresser l'intégration économique et sociale des Amériques, d'après le modèle américain de libre-échange baptisé « consensus de Washington », et de consolider la domination des grandes sociétés nord-américaines sur les pays du Sud. Cette intégration se fera pas le biais de l'adhésion à une « Zone de libre-échange des Amériques », inspirée de l'ALENA, et élargie pour être « compatible avec l'OMC » et inclure une toute nouvelle entente sur les services.

Dans un effort pour apaiser la critique croissante face à ce projet (voir mon analyse de la ZLÉA), les dirigeants du sommet se sont publiquement concentrés sur ce qu'ils appellent la « clause démocratique », en vertu de laquelle tout pays qui n'est pas jugé « démocratique » (selon des normes américaines, sans doute) serait exclus de la ZLÉA. Cela expliquerait l'absence de Cuba, mais pas la présence de la Colombie, où presque chaque semaine un chef syndical « disparaît ». Notre réponse était et est toujours la même : les ententes commerciales servant les intérêts corporatifs déterminent déjà nos politiques environnementales et sociales. Nous n'avons certainement pas besoin qu'ils redéfinissent la démocratie à notre place.

Et si vraiment nos gouvernements se souciaient de démocratie, ils nous auraient remis le texte de la ZLÉA il y a plusieurs mois déjà. Ils se seraient également engagés dans un dialogue véritable avec nos groupes, et n'auraient pas permis aux grandes sociétés d'acheter leur présence dans le sein des seins pendant le Sommet - une pratique remise en question même par la presse conservatrice canadienne.

Pour mieux se protéger de l'opposition de plus en plus virulente que suscite ce processus, le gouvernement canadien avait érigé tout autour de la ville une clôture métallique plantée dans des blocs de béton - justement baptisée « mur de la honte » - et déclenché la plus importante opération de sécurité jamais vue en temps de paix. Six mille sept-cent policiers, des milliers de soldats en attente, des chars d'assaut blindés, des balles de plastique, et 2 000 bonbonnes de gaz lacrymogènes (qui n'ont pas suffit - on a dû en faire venir d'autres d'un fournisseur américain) devaient servir à contenir l'opposition. Une prison avait été vidée afin de recevoir les protestataires s'apprêtant à envahir la ville.

À l'extérieur du mur, des milliers de Canadiens et autres citoyens des Amériques ont commencé à converger vers Québec. Ils se sont installés où ils ont pu - dans des églises, des auberges, des tentes, des gymnases d'université, des gîtes du passant. Le Conseil des Canadiens était bien représenté - plus de 100 représentants des différentes sections du Conseil, 16 membres du personnel, et 8 membres du conseil, formant une équipe prodigieuse. Nous avons logé dans des motels de Ste-Foy, dont les peu moelleux matelas et oreillers nous ont semblé de plus en plus confortables à mesure que passaient les journées harassantes.

Je suis arrivée à Québec le 17 avril, à temps pour l'ouverture du Sommet des peuples et pour prendre part à la lecture de la déclaration officielle. Le Sommet, parrainé par l'Hemispheric Social Alliance et son équivalent canadien, Common Frontiers, s'est terminé le jeudi après-midi. Les 3 500 délégués et plus qui étaient présents ont assisté à des douzaines d'ateliers, de débats d'experts et de tribunes portant sur les questions relatives aux droits de la personne, ainsi que toutes les questions sociales, culturelles, environnementales associées à la ZLÉA. Le jeudi soir, le Front commun sur l'OMC a organisé une tribune très fréquentée ayant pour thème le GATS. Le vendredi, plus d'un millier de personnes ont pris part à une session d'étude dynamique sur l'ALENA. Ces activités ont été très appréciées; on y trouvait une mine d'information sur tous les aspects de l'intégration de l'hémisphère, ainsi que des alternatives innovatrices au modèle corporatif proposé par nos gouvernements. Les activités officielles se sont terminées sur une invitation des groupes à tenir un référendum sur la ZLÉA dans les 34 pays des Amériques.

Pendant la semaine, les groupes ont rendu public des documents et des alternatives, et tenu régulièrement des conférences de presse, dont beaucoup ont été suivies par les principaux médias. Le mercredi, le conseil tenait une conférence de presse avec le paysan militant français, José Bové, et j'ai fait pour la première fois l'expérience de la rencontre avec des paparazzi. Des douzaines de caméras nous attendaient à notre arrivée et des journalistes se bousculaient agressivement pour atteindre la 'star'. Pipe à la main (reçue lors d'un échange de pipes avec le leader zapatiste, Marcos), Monsieur Bové est passé à travers tout cela sans sourciller, y compris les trois jours intensifs d'entrevues avec les médias.

Un peu plus tard, le même jour, l'Institute for Agriculture and Trade Policy de Minneapolis affichait sur son site Web une copie (résultat d'une fuite) du chapitre sur les investissements tiré de l'entente proposée. Après un examen rapide par une équipe d'experts commerciaux, nous avons tenu une conférence de presse, où nous n'avons pas manqué de faire savoir au gouvernement ce que nous pensions de l'inclusion du tristement fameux Chapitre 11 de l'ALENA dans la ZLÉA. Nous en avons profité pour souligner combien était vide la promesse de rendre le texte public; une fois de plus, nous étions forcés de nous procurer des bribes d'information par des moyens détournés. Nous avons également fait remarquer que si le gouvernement canadien, qui dit ne pas vouloir signer une ZLÉA contenu le Chapitre 11, pouvait nous mentir aussi grossièrement, il était très probable qu'il mente également lorsqu'il dit que les services ne sont pas inclus.

(La semaine dernière, le premier ministre CHrétien a contredit le ministre du Commerce, Pierre Pettigrew, en déclarant qu'il ne voyait pas de problème avec le Chapitre 11, et que ce dernier resterait dans l'ALENA. Les faits parlent d'eux-mêmes...)

Le samedi matin, le conseil a tenu une manifestation géante, mettant en vedette d'extraordinaires conférenciers (dont José, et d'autres militants bien connus de France et d'Amérique latine), diffusée aux milliers de personnes se trouvant à l'intérieur et à l'extérieur de la grande tente. L'atmosphère était électrique et la foule s'est levée en masse des dizaines de fois durant la matinée. Puis, au grand soleil du printemps, une foule de plus 60 000 personnes s'est jointe à la marche parrainée par les syndicats, avec musique, marionnettes, théâtre et danse à l'appui.

Entre temps, en même temps que se déroulait le Sommet des peuples, les préparations allaient bon train chez ceux qui étaient décidés à agir de façon plus directe, en particulier dans les environs du mur, devenu un symbole détesté de l'indifférence et de l'exclusion de la part de nos gouvernements. L'action directe et la désobéissance civile non violente sont devenues une partie inhérente de ces événements où qu'ils se passent, que ce soit à Seattle, Melbourne, Prague ou Québec, et se déroulent généralement sous la direction de la jeunesse.

Pour bon nombre de ces militants, les gouvernements font partie du problème au même titre que les grandes sociétés et les institutions mondiales qui les servent. Les militants n'attendent plus rien du lobbying ou des tentatives pour se faire entendre des gouvernements, et ont choisi de défendre leurs croyances en se plaçant physiquement sur la ligne de front. Leurs tactiques ont réussi à retarder, voire empêcher, plusieurs événements majeurs, et ont retenu l'attention des médias du monde entier.

Depuis des mois, notre mouvement se demandait comment réagir face à ces deux actions parallèles. Nombreux étaient ceux qui s'inquiétaient qu'un petit nombre d'éléments de cette faction du mouvement commettent des actes de vandalisme ou de violence, ce que la majorité rejette. Le Conseil a discuté de cette question à plusieurs réunions. Il s'agissait de déterminer comment appuyer les milliers de jeunes qui se placeraient sur la ligne de front, devant la plus importante opération policière organisée en temps de paix dans l'histoire du Canada, tout en respectant nos principes de non-violence. Un autre élément inquiétant était le fait que la marche officiellement tolérée du samedi devait se dérouler à quatre kilomètres du mur, laissant les protestataires seuls devant le mur.

La ville fut grossièrement divisée en trois zones de protestation - verte, jaune et rouge. Les zones vertes étaient des zones sécuritaires, loi de l'action ou le long des itinéraires autorisés par le gouvernement. Les zones rouges étaient évidemment les zones d'arrestation, et les zones jaunes se trouvaient entre les deux. Après de longues délibérations, le Conseil décida d'appuyer la marche (à laquelle bon nombre de nos membres participaient) et de se rendre au mur dans un geste de solidarité envers les protestataires - en d'autres termes, une protestation de zone jaune.

Le vendredi matin nos membres, dont moi-même, se sont joints aux quelques 3 000 jeunes dans une marche ayant pour point de départ l'Université Laval, et comme destination, le Vieux Québec. À un moment donné, nous nous sommes séparés en deux courants - un 'jaune', ceux qui se rendaient directement au mur, et un 'vert', ceux qui se rendaient dans la ville où ils seraient à la fois observateurs et sympathisants. Moins d'une demie-heure plus tard, le mur comptait une brèche et les nuages de gaz lacrymogènes commençaient à se répandre dans l'air.

Les deux jours qui suivirent, la police dirigea jusqu'aux petites heures du matin un feu nourri de gaz lacrymogène à l'endroit des quelques milliers de protestataires, où qu'ils se trouvent à proximité du mur. Quatre-cent- soixante-trois d'entre eux furent arrêtés, certains ramassés par des voitures de police non-identifiées, et emprisonnés dans des conditions immondes. Des femmes furent dévêtues et arrosées de désinfectant par des gardiens, et les protestataires furent empilés dans des cellules exiguës sans toilettes ni nourriture.

Les vendredi et samedi, nos membre décidèrent de demeurer là où l'action se déroulait, c'est-à-dire à proximité du mur, tant pour exprimer notre opposition à la brutalité aléatoire perpétrée à l'endroit de protestataires innocents avec l'accord tacite du gouvernement, que pour servir de témoins des événements. Les désignations « verte » et « jaune » ont rapidement perdu de leur pertinence. N'importe qui se trouvant dans les environs immédiats était ciblé par les gaz, le canon à eau et même les balles de plastique. Personnellement, j'ai été touchée deux fois par le gaz et nombre d'autres fois encore, indirectement. Ce gaz lacrymogène est vraiment paralysant. On ne voit plus rien, on devient incapable de penser, et on est totalement désorienté. J'ai même vu une foule s'engouffrer dans un escalier de bois menant à la basse ville pour fuir le gaz. Pendant qu'ils dévalaient l'escalier, on a lancé à au moins dix reprises des bonbonnes de gaz lacrymogène directement sur eux. C'est un miracle que personne n'ait été blessé dans cet escalier.

Ceux qui ont suivi de près les nouvelles durant ces jours-là savent que de nombreux résidents locaux ont été touchés par le gaz et par les balles de plastique. Des dizaines de protestataires et plusieurs policiers ont également été blessés. Des actes de vandalisme gratuits ont été perpétrés sur certains bâtiments ainsi que sur les véhicules de certains médias. Cela est déplorable; toutefois, quelques dizaines de personnes tout au plus ont participé à ces activités, ce qui est peu, comparativement aux milliers de personnes participant calmement à la marche et à la démonstration.

De nombreux médias m'ont contactée pour me demander ce que j'avais l'intention de faire au sujet de ceux qui violent les principes de non-violence adoptés par l'ensemble du mouvement. Je leur ai dit, et je répète, que le Conseil et moi-même n'appuyons que les tactiques de protestation pacifique. (Nous appuyions l'ouverture d'une brèche dans le mur, mais pas le fait de lancer des objets aux policiers.) Nos membres, notre personnel et les membres de notre conseil ont été généreusement gazés sans pourtant réagir de façon violente ou provocatrice, afin de démontrer les principes ghandiens de non-violence face à l'agression.

Mais je désire toutefois souligner le fait que la colère manifeste chez un si grand nombre de jeunes est le fruit de plusieurs années de compressions des programmes sociaux, d'augmentation des frais d'inscription, de désillusion face aux gouvernements qui ne font rien pour empêcher la destruction de l'environnement, et d'une économie toxique où les gagnants sont séparés des perdants, qui n'ont plus personne sur qui compter. Ces jeunes gens sont la responsabilité collective de notre société, et non pas de notre mouvement en particulier. Personnellement, je crois que Jean Chrétien est en grande partie responsable de ces conditions économiques difficiles, ainsi que de la provocation que représentaient l'érection du mur et le comportement ouvertement agressif des forces de sécurité.

Néanmoins, le temps est venu d'élargir le dialogue. Notre mouvement, qui est en pleine expansion, doit consolider les principes de non-violence afin de devenir un outil de transformation sociale véritable. Nous ne devons pas nous laisser classer dans les catégories de « bons » ou de « mauvais » protestataires, ni laisser notre mouvement être divisé. Du moment que nous appuyons les principes de non-violence, nous pourrons continuer à déterminer par consensus une diversité de tactiques.

Nous entamons maintenant la prochaine étape de notre travail sur la ZLÉA. Nous allons exiger que l'on nous remette le texte de l'accord, que nous allons faire connaître à un plus vaste public. Nous allons présenter des visions alternatives et consolider notre mouvement. Une page a été tournée et notre présence puissante à Québec a changé le cours du processus d'adoption de la ZLÉA, peut-être même de façon irrévocable. Une fois encore, nos leaders ont tenté de se réunir à l'abri des regards pour décider de notre avenir à tous dans nous consulter. Une fois encore, nous avons dit non. Je vous assure que notre voix a été entendu autour du monde.

       
 

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